Lettre IV

Je me suis endormie au petit matin, les fenêtres grandes ouvertes, et c'est le cliquetis des gouttes sur le parquet qui doucement me réveille. De mon lit, je ne vois que le haut du ciel. Un ciel de coton, gris tranquille.
La pluie aussi est tranquille et sereine. J'aime ce temps de novembre perdu en plein juillet, j'aime voir ma peau qui frissonne avant de remonter le drap plus haut sur mes épaules.
Je ferme les yeux, en bas sur le trottoir, la musique des flaques. Cet air que rien ne change...

Je l'entends déjà ainsi, identique, ce matin là. J'allonge mon pas à son rythme, je te rejoins. Il y a un café sur cette petite place mais tu ne m'y attends pas. Tu es assis dans la cabine téléphonique. Les genoux sous le menton, tu ne m'as pas entendu arriver je crois. Tu es trempé, je ne vois que ton profil. Tu as de longs cils et sur l'un d'eux encore accrochée une goutte de pluie. La même que celles qui s'égrènent en chapelet de tes cheveux.

Tu tournes la tête, un clignement de paupières, la goutte a disparu, tu me souris.

J'ai de quoi aller prendre deux cafés, nous serons au chaud, il y a juste à retraverser la place. Et puis j'ai mon parapluie. La salle du rez de chaussée semble bondée mais j'ai repéré une petite table en passant devant. Tu m'écoutes, regardes dans la direction du bar..

Ton pull , trois fois trop grand pour toi, te tombe jusqu'aux genoux et te colle aux os. Il y a des trous à la base des manches dans lesquels tu as glissé tes pouces, je ne vois que le bout des tes phalanges rougies de froid. Et ton omoplate droite saillante sous la laine, la tension de tes muscles sous la veine bleutée de ton cou, la fine mèche de cheveux collée sur ta mâchoire un peu crispée, tes narines fines qui palpitent ...

Je vois tout soudain. Je ne regarde plus. Il n'est plus question de choix. Je ne décide plus de te regarder, je te vois, y suis obligée. Ton évidence éclate dans ma rétine. Je me fous de la pluie.

- Tu m'aimes?

Trop d'évidence encore, je ne te réponds pas. Demande moi si je respire.

- Alors viens. Viens.

Tu prends mon parapluie et l'enfonce dans la poubelle. Tu me prends la main et m'aide à enjamber le muret qui nous sépare du petit parc qui, à cet endroit, descend entre pelouse et pierres glissantes.

- Ils sont tous rentrés, mais pas nous. Sens! Sens comme ta peau brûle, comme elle a soif! Et c'est la même eau. La même eau...

Tu nous plantes au milieu de la descente, t'allonges dans l'herbe détrempée et me fais me coucher sur toi. Calée entre tes cuisses, la tête sur ta poitrine, le ciel est presque blanc à force d'être gris, la lumière m'aveugle, je ferme les yeux. Tes doigts décollent doucement les cheveux égarés sur mon visage, tu m'offres à la pluie...

- La même eau qui nous trempe... C'est notre cadeau.

Ta main s'est posée sur mon front glacé et brûlant...L'odeur de la terre se mêle à celle de la laine. Une lente vapeur s'élève de nos corps, presque palpable, et nous enveloppe.

Nous n'avons rien c'est vrai, rien que tout le reste.

7 commentaires:

Christian Domec a dit…

et cette larme née derrière la paupière et qui ne cesse de brûler doucement.

Gilles Monplaisir a dit…

Une larme de bonheur alors...

Véra Stépanowa a dit…

ou le sel de l'être, peut-être ?

Cécile a dit…

Apprendre à prendre

Véra Stépanowa a dit…

Et dire oui ? (Ou inversément).

Paulette a dit…

de brûler doucement comme la flamme tremblotante d'une bougie qui offre sa lumière chaude et douce.. merci Cécile.

Cécile Delalandre a dit…

"Tu prends mon parapluie et l'enfonce dans la poubelle. Tu me prends la main et m'aide à enjamber le muret qui nous sépare du petit parc qui, à cet endroit, descend entre pelouse et pierres glissantes."
... Empli de poésie et de doux éros, c'est très beau, Cécile, Merci:)s